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Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer // Eyes do not want to close any time

Publié par EMILIE ARFEUIL sur 23 Octobre 2012

Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer // Eyes do not want to close any time

Les Khmers Rouges prennent le pouvoir le 17 avril 1975 : camps de travaux forcés, famine, terreurs et exécutions entraîneront la mort de plus de deux millions de Cambodgiens et laisseront le Cambodge exsangue, sans système éducatif ni de santé, et privé de la quasi totalité de ses intellectuels. Détruire, anéantir, jusqu’à éliminer la notion de l’humain. Vann Nath, peintre survivant de la prison de Tuol Seng, fait partie de cette génération de survivants qui pensent cependant « qu’on peut détruire le corps, mais pas l’âme…». Peu de Cambodgiens ayant vécu cette période ont le désir ou le courage d‘en parler. Cette absence de parole conduit à côtoyer les victimes chez qui le chemin s’avère long et douloureux vers l’énonciation des traumatismes vécus, des pertes, des deuils. Ce fardeau est exacerbé par la pauvreté qui reste très répandue dans le royaume.

Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer // Eyes do not want to close any time

Dans l’esprit de la plupart des Cambodgiens, parler ne fait que rouvrir les blessures. Il faut « aller de l’avant ». Malgré cette philosophie, les traumatismes subsistent. Pour d’autres comme Rithy Panh, rescapé du régime et cinéaste, il faut en finir avec ces vieux clichés de pardon bouddhiste. Les Cambodgiens doivent affronter leur histoire: « Nous ne pouvons bâtir notre avenir sur l’oubli. Les survivants doivent témoigner, assurer une transmission de la mémoire entre le passé et le présent, pour être capables de penser l’avenir. Nous avons des dettes envers nos morts et des devoirs envers nos enfants ».

Tut n‘avait jamais partagé son histoire, malgré les questions de ses voisins ou d‘étrangers. Quand je l‘ai rencontré, je n‘ai pas posé de questions, il a de lui-même décidé d‘aborder ce sujet et de se confier à moi, comme si cela était naturel de m‘en parler, comme si le moment était venu. Lorsque je suis repartie en France, je lui ai dit que je reviendrai un jour pour prendre des photos. Quand nous sommes revenus en Janvier dernier et qu’il a rencontré Alexandre, nos rapports sont restés les mêmes : nous avons décidé de ne pas l’interroger. On lui a donné la parole.

Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer // Eyes do not want to close any time

Le laisser libre d’exprimer ce qu’il souhaite au moment où il le souhaite est un parti pris fort de notre projet. Cela dessine un rapport à l’autre et nous met dans un état de disponibilité, d’écoute. « L’énergie politique d'un film ne tient pas uniquement à son sujet politique, mais aussi aux émotions politiques qu’il suscite, nous plaçant au voisinage d’une souffrance autre, d’une jouissance autre, d’un monde autre. Il n’y a pas de plus grande énergie politique dans les images que lorsqu’elles nous redonnent la parole et le pouvoir. Le don de l’image est fait, lequel don est l’un des gestes fondateurs de la reconnaissance de l’autre, exclu et effacé. Ce don de l’image est le don d’un regard et l’appel à notre regard » analyse Marie-José Mondzain, philosophe et écrivain. Si engagement politique il y a, il se trouve dans notre manière d’être jusque dans les choses les plus quotidiennes, dans cette douceur très importante dans nos rapports, dans notre manière d’aimer et de consacrer son temps à l’autre, dans ce rapport d’égalité qui a fondé les bases de notre relation.

Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer // Eyes do not want to close any time

La culture khmère ne dévoile pas ses secrets si facilement, rien ne se dit mais tout se devine. Les traces sont cependant visibles partout sur les corps, les paysages, les regards, les sourires qui cachent parfois les plus lourds secrets. Il y a du visible et de l’invisible.

Pour nous, l’Histoire, en tant que documents d’archives ou explications historiques, restera de l’ordre de l’invisible (sauf dans le web documentaire, mais d‘une manière bien spécifique que nous développerons plus tard). Le visible sera la version de l’Histoire que Tut a choisi de partager et de raconter, son histoire, avec toute la subjectivité que cela comporte et qui est au cœur de notre sujet. L’Histoire vécue par un homme, et non pas celle des livres d’Histoire, a guidé notre projet.

Alors bien évidemment nous nous sommes posés la question suivante : comment fait-on voir et comprendre quelque chose sans le montrer ? Jean-Louis Comolli, réalisateur, scénariste et écrivain français, ouvre une piste : « Montrer, oui, puisqu’il s’agit de cinéma – mais pas tout, pas tout de suite, pas n’importe comment, pas n’importe quand. Montrer en cachant, dévoiler en dérobant. C’est à cette condition que montrer peut (re)devenir un geste simplement humain, amical, confiant, loin des automatismes des mille machines du visible. »

Voilà pourquoi nous avons laissé ce qui fut d’abord un problème de communication (ne pas parler la même langue) devenir notre moyen de raconter cette histoire. Nous aurions pu simplement filmer des interviews avec un traducteur et utiliser des sous-titres pour le film mais nous ne l‘avons pas fait. Les mots ont parfois cette tendance à dire tout, tout de suite. Lorsque les mots ou la langue créent une distance, le langage du corps lui crée une proximité directe, sensorielle, émotive, parfois très crue et violente, face aux assauts de la mémoire. Il montre les choses telles qu’elles sont ou qu’elles étaient, sans jolies formules ni bons mots.

// ENGLISH VERSION //

The Red Khmer took the power on April 17th, 1975: camps of forced work, starving, terrors and executions will end by the death of more than two million Cambodians and will leave a pale Cambodia, without educational and health system, and prived of almost the totality of its intellectuals. Destroy, annihilate, until the notion of the human being is eliminated. However, Vann Nath, painter and survivor of the Tuol Seng prison, was part of that survivors generation that think " that we can destroy the body, but not the soul ".

Few Cambodians who survived this period have the desire or the courage to speak about it. This absence of word leads the victims to a long and painfull path to the statement of past traumas, losses, and mournings. This burden is aggravated by the poverty which remains very wide-spread in the Kingdom.

In mind of most of the Cambodians, to talk is only reopening wounds. It is necessary " to go ahead ". In spite of this philosophy, the traumas still remain. In reply, some NGO try to make teach some notions of psychology to the people, while trying to apply them to the Buddhist way of thinking. For others as Rithy Panh, survivor of the regime and film-maker, it is necessary to stop with these old clichés of Buddhist forgiveness. The Cambodians have to face their History : " we cannot build our future on oblivion. The survivors have to testify, assure a transmission of the memory between the past and the present, to be capable of building of the future. We have debts to our deads and duties to our children. "

Tut had never shared his history before, in spite of the questions of his neighbors or foreigners. When I met him 2 years ago, I did not ask questions, he decided himself to approach this subject and to trust me, as if it was natural to speak to me about it, as if the moment had come. When went back to France, I told him that I shall come back to take photos of him. When we returned in January, and when he met Alexandre, our relashionship stayed the same : we decided not to question him. We gave the freedom to talk.

Letting him free to express what he wishes as he wishes, it is a bias of our project. It draws a relationship to the other one and puts us in a state of availability, of listening. If political commitment there is, it is in our way of being in the most daily things, in this very important sweetness in our relations, in our way of loving and dedicating time to the other one, in this equal relationship which established the bases of our relationship. « The political feelings which it arouses, placing us in the neighborhood of the other's suffering, the other's enjoyment, the other's world. There is no bigger political energy in the images than when they restore the word and the power. The gift of the image is made, which donation is one of the founding gestures of the recognition of the other one, the excluded and erased. This donation of the image is the donation of a glance and a call to our glance " analyzes Marie-José Mondzain, philosopher and writer.

The Khmer culture does not reveal its secrets so easily, nothing is told but everything is guessed. Traces are everywhere on bodies, landscapes, glances, even smiles which can hide the haviest secrets. There is both visible and invisible.

For us, the History, as archive documents or historic explanations, will stay of the order of the invisible (except in the webdocumentary, but in a very specific way which we will talk later). The visible will be the version of the History which Tut choosed to share and tell, his own history, with all the subjectivity that it contains and which is the heart of our subject. The History lived by one man, and not the one of History books, guided our project.

Then indeed we ask ourselves the following question: how do we make see and understand something without showing it?

Jean-Louis Comolli, director, scriptwriter and French writer, opens the discussion: " show, yes, because it is cinema - but not everything, not at once, but not no matter how, not whenever. Show by hiding, reveal by stealing. It is under this condition that to show can (re)become a simply human, friendly, confident gesture, far from the automatisms of the thousand machines of visible. "

That's why we kept what was at first a communication problem (not speaking the same language) as our medium to tell this story. We could have simply filmed interviews with a translator and use subtitles for the movie, but we didn’t. The words sometimes tend to say everything at once. When the words or the language create a distance, the body language creates a direct, sensorial, emotional, sometimes very rought and violent, in front of the memory‘s assaults. It shows things as they are or as they were, without attractive formulae nor one-liners.

Sources:

Le blog documentaire

Transgressions des lois de l’humain – le génocide cambodgien de Martine Vautherin

Divers articles du Journal du Cambodge et du Phnom Penh Post

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