Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

Publié par ALEXANDRE LIEBERT sur 27 Octobre 2012

Hier, pour monter un film, on utilisait des ciseaux et de la colle. Un gosse de cinq ans aurait pu monter le premier nanar de l’Histoire du Cinéma. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui rien n’a changé. La technologie et les nouveaux outils sont synonymes d’efficacité et de rapidité. Rien de plus. Mais monter un film, ce n’est pas seulement couper et coller. Le montage implique une réappropriation concrète du scénario en fonction des images tournées. C’est une relecture pouvant aller jusqu’à la réécriture de ce dernier, à fortiori pour un documentaire.

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

Le cas de notre projet, SCARS OF CAMBODIA, est particulier. Nous ne sommes pas venus voir Tut avec un scénario prédéfini. C’est lui, par ce qu’il nous a raconté jour après jour, se fiant à sa mémoire déconstruite et ses souvenirs qui refaisaient surface sans prévenir et sans logique, qui a écrit une longue trame désordonnée de séquences qui certes avaient toutes un lien entre elles, un même fond, mais qui devaient être réarrangées les unes aux autres pour construire une narration fluide et cohérente.

L’écriture et le montage de notre projet furent donc réalisés en parallèle, écrivant un scénario en fonction des possibles séquences que nous pouvions monter, et montant ces séquences en suivant la logique de l’histoire que nous voulions raconter.

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

Le montage est un art ludique : avec les mêmes matériaux on peut construire mille et une choses, raconter mille et une histoires. Après notre tournage, je me suis retrouvé devant mon ordinateur avec quelques dizaines d’heures de rushs et d’images. J’étais comme un gamin haut comme trois pommes devant une montagne de legos : à la fois comblé et excité de tant de possibilités, et horrifié par l’idée que je ne pouvais raconter qu’une et une seule histoire, celle que nous avions écrite avec Emilie, mais avec un nombre limité de legos. Je savais ce que je pouvais construire, mais je n’avais pas le mode d’emploi, et je ne savais encore quels legos je devais ou pouvais utiliser pour cela.

Lesquels choisir ? Je voulais tous les utiliser, tous les empiler les uns sur les autres, chacun d’entre eux semblait indispensable à ma composition. Le « dérushage » est la période la plus longue et déprimante dans mon travail de montage, et connaît de nombreuses sélections successives, toutes plus insurmontables que les précédentes. À passer ces jours entiers avec mes images j’en suis tombé amoureux, et il devint donc de plus en plus pénible de m’en séparer.

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

J’ai pourtant commencé à les assembler les unes avec les autres. Créer des petits « tas » par-ci par-là aux quatre coins de ma tête et essayer pour chaque tas de construire quelque chose de cohérent, de saisissant, ni trop petit ni trop grand. Je prenais un peu de recul sur un tas, allais me balader, y revenais le lendemain, démolissais tout et recommençais à zéro.

Mais plus j’avançais dans mon travail, moins mes images me passionnaient. Pourquoi ?

Parce que. J’ai commencé ce montage il y a des mois de cela. Je connais mes images par cœur, dans les moindres détails. Et à force de les tourner dans tous les sens elles ont perdu peu à peu de leur émotion pour ne devenir qu’un simple matériau de construction. Je voyais que mon travail était certes propre, rythmé, réfléchi, sincère, cohérent, mais je ne ressentais plus l’émotion des premiers jours quand je découvrais mes rushs pour la première fois.

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

Est arrivé ensuite le jour où j’ai terminé mon premier grand montage. C’était il y quatre jours. J’ai dit « youpi » mais j’ai pensé le contraire. 40 minutes de film au total. Mais je n’avais fait qu’assembler mes séquences les unes avec les autres, sans avoir pour l’instant aucun recul sur l’ensemble. Nous voulions raconter une histoire précise avec Emilie, avec des intentions claires que nous avions pensées depuis longtemps et qui s’étaient renforcées et concentrés depuis jusqu’à un essentiel qui nous semblait le plus pertinent et le plus juste, le plus respectueux de Tut, de l’histoire qu’il nous a offert et de notre rencontre. Sur papier, notre scénario semblait le meilleur possible.

Avais-je réussi ? Ce premier produit fini était-il fidèle à notre scénario et nos envies ou allait-il me faire pleurer de médiocrité ? J’ai pris deux jours de recul sur mon travail avant qu’Emilie et moi ne visionnions le résultat. Dire que j’appréhendais ce visionnage est un euphémisme.

Hier matin nous nous sommes donc installés confortablement avec Emilie dans un canapé, l’ordinateur posé devant nous, et avons lancé la projection, essayant d’alléger l’ambiance en chantant la mélodie de la Twenty Century Fox comme au début de certains longs-métrages.

Et résultat, après 40 minutes de film ? J’ai pleuré. J’ai pleuré de toute l’émotion qui n’était plus mienne, qui s’était tue pour mieux me submerger. J’ai pleuré de cette histoire racontée et mimée – celle de Tut – qui est dure, intensément humaine et humainement intense. J’ai pleuré de voir que notre projet prenait enfin forme, que nos intentions étaient là, que nos partis pris prenaient sens, que nous avions raison.

Voilà. Un monteur c’est un gamin qui joue aux legos et qui s’émeut de ses propres histoires. Si d’émotion nous n’avions pas, Emilie et moi, si nous n’étions pas les premiers à pleurer devant nos images, nous ne pourrions jamais vous faire vivre cette rencontre telle que nous l’avons vécue. Patience, donc…

LES TRIBULATIONS D'UN MONTEUR // THE ADVERSITIES OF AN EDITOR

[ENGLISH VERSION]

Yesterday, to edit a movie, we used scissors and glue. A five-year-old kid would have been able to edit the first piece of junk of the History of the Cinema. And today? Today nothing changed. The technology and the new tools are synonymic of efficiency and speed. Nothing more. But to edit a movie, it is not only to cut and to stick. The editing involves a concrete reappropriation of the scenario according to the rushes. It is a review which can go to the rewriting of the latter, all the more for a documentary.

The case of our project, SCARS OF CAMBODIA, is particular. We did not come to see Tut with a predefined scenario. It is he, by what he told us day after day, trusting his deconstructed memory and his souvenirs which resurfaced without warning and without logic, which wrote a long muddled weft of sequences which certainly had quite a link between them, the same bottom, but which had to be rearranged the some in the others to build a fluid and coherent story.

The writing and the editing of our project were realized in parallel, writing a scenario according to the possible sequences which we could edit, and editing these sequences by following the logic of the story that we wanted to tell.

The editing is a playful art: with the same materials we can build one thousand and one things, tell one thousand and one stories. After our shooting, I was in front of my computer with some tens of hours of rushes and images. I was as a kid in front of a mountain of legos: at the same time filled and excited by so many possibilities, and horrified by the idea which I could tell only one and a single story, the one that we had written with Emilie, but with a limited number of legos. I knew what I could build, but I had no instructions for use, and I did not still know which legos I owed or could use for it.

Which one to choose? I wanted to use all of them, to pile all of them some on the others, each of them seemed indispensable to my composition. The "rush selection" is the longest and most depressing period in my assembly work, and knows numerous successive selections, quite more difficult than the previous ones. To spend these whole days with my images I fell in love with it, and it became more and more painful to leave them.

I nevertheless began to assemble them the some with the others. Create small "heaps" here and there in every corner of my head and try for every heap to build something coherent, of seizing, neither too small nor too big. I took some time on a heap, left for a walk, returned the next day there, demolished everything and began again from zero.

But the more I moved forward in my work, the less my images fascinated me. Why?

Because. I began this editing months ago. I know my images by heart, in greatest details. And due to turning them in all directions they lost little by little of their emotion to become only a simple material of construction. I saw that my work was certainly appropriate, clean, rhythmical, thoughtful, sincere, coherent, but I did not feel any more the emotion of the first days when I discovered my rushes for the first time.

Then, arrived the day I ended my first big editing. It was four days ago. I said "yippee" but I thought the opposite. 40 minutes of movie all in all. But I had only assembled my sequences the ones with the others, without having at the moment any ditance from all. We wanted to tell a precisestory with Emilie, with clear intentions we had thought for a long time and which were strengthened and concentrated since until the main part which seemed to us the most relevant and the most just, the most respectful of Tut, of the story that he offered to us, and of our meeting. On paper, our scenario seemed the best possible.

Had I made a success? Was this first finished product faithful to our scenario and our intentions or it was going to make me cry for mediocrity? I set two days time off my work before Emilie and I view the result. Say that I was afraid about this viewing is an euphemism.

Yesterday morning we set comfortably with Emilie in a sofa, the computer put in front of us, and launched the projection, trying to relieve the atmosphere by singing the melody of the Twenty Century Fox as at the beginning of certain long features.

And the result, after 40 minutes of movie? I cried. I cried for all the emotion which was not mine any more, which was hidden to submerge me better. I cried for this told and mimed story - Tut's one - which is hard, intensely human and humanely intense. I cried to see that our project took finally shape, that our intentions were there, that our ideas took sense, that we were right.

Here we are. An editor is the kid who plays legos and who is moved of his own stories. If emotion we did not have, Emilie and I, if we were not the first ones to cry in front of our images, we could never make you live this meeting such as we lived her. Patience, thus …

Commenter cet article