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EMMANUEL PEZARD // POURQUOI JE SOUTIENS CE PROJET

Publié par SCARS OF CAMBODIA sur 4 Novembre 2012

EMMANUEL PEZARD // POURQUOI JE SOUTIENS CE PROJET

Emmanuel est français, originaire d'Aix-en-Provence. Âgé de 34 ans, il habite aujourd'hui - et depuis plusieurs années - à Kep, petite ville côtière au sud du Cambodge, à quelques kilomètres de Kampot, où nous avons rencontré Tut.

Emmanuel suit notre projet depuis ses balbutiements, Emilie l'ayant contacté avant même le début de notre premier voyage. Il nous a hébergé, conseillé, orienté, soutenu, et est devenu l'un des parrains de SCARS OF CAMBODIA, car notre projet ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui sans lui.

Écrivain, il fut le créateur du magazine franco-khmer LE TOQUÉ, et il travaille aujourd'hui sur un nouveau roman très prometteur, "ERRANCES ET DÉAMBULATIONS", sorte de polar bercé d'onirisme sur fond d'un Cambodge à la fois contemporain et ancestral, sombre et shamanique.

Emmanuel soutient notre projet, et il a voulu vous l'écrire. C'est par une phrase de son roman en cours qu'il débute un long texte qui nous remplit de joie, tant il est plein de sens et de force. Merci Manu !

« Ce corps qu’on crée, de toutes pièces, détachées, recollées, ce corps concret aux traces indélébiles issues des atrocités d’une "guerre" unique en son genre. »

Le portrait de cet homme est le portrait d’une humanité qui résiste.

Le Cambodge d’aujourd’hui porte encore les traces d’hier. Il avance vers demain, mais demain reste incertain et la page des douleurs n’est pas encore définitivement tournée, et le livre des traumatismes continue de s’écrire. Le Cambodge contemporain est un paradoxe entre modernité et blessures non cicatrisées. Les vieillards sont une mémoire meurtrie qui transmettent un flambeau difficilement acceptable. Les jeunes eux veulent passer à autre chose mais sont parfois perdus face aux défis qu’implique une mémoire complexe autant dans ses apparences que dans son quotidien. Trop de cicatrices sont encore présentes, visibles et invisibles, et c’est celles-ci que « Scars of Cambodia » va tenter de nous montrer, à travers le témoignage silencieux et visuel de Tut, un pêcheur de la province de Kampot qui a accepté de se livrer.

Il y a pour certains d’entre nous, expatriés, « étrangers locaux » comme nous appelle avec humour un ami touk-touk francophone, une réflexion toujours renouvelée sur notre rapport au Cambodge. Qui sommes-nous ici et pourquoi sommes-nous là, si loin de notre pays, de notre éducation judéo-chrétienne, consciente ou inconsciente ? Quel regard avons-nous le droit de porter sur une culture et des réflexes qui la plupart du temps nous échappent ? Et que pouvons-nous comprendre du Bouddhisme et des conséquences traumatiques que peut engendrer le fait qu’un peuple s’auto-massacre, tue frères et sœurs au nom d’une idéologie abstraite, comme l’est toute idéologie ? C’est une particularité insoutenable de ce « génocide », qu’il s’est fait de soi à soi, sans ennemis sur lequel projeter le mal, comme les nazis lors de la Shoa.

Les témoignages, sincères et forcément douloureux, sont peu nombreux. Les victimes, au procès des Khmers Rouges, « les parties civiles », ont voulu briser la glace, mais dans un cadre officiel et corrompu, médiatisé, où la parole était plus une catharsis et un désir de vengeance et de vérité. Beaucoup de livres ont été écrits, de témoignages mis en mots, en forme, pour que la flamme de l’indignation ne s’éteigne pas. Sous des formes classiques, littéraires, cinématographiques, théâtrales, des survivants, des « enfants de… » ont témoignés de l’horreur, de l’insoutenable, de l’infect, et l’affect a poursuivi son chemin, pour tenter de comprendre.

« Scars of Cambodia » suit cette tentative de compréhension, mais sous une forme nouvelle et multiple, accessible, où les mots font place aux documents visuels, avec toutes les ambiguïtés de ce médium, mais où la modernité n’est pas une honte et permet au plus grand nombre de réfléchir, de ne pas oublier sans pour autant se morfondre, se plonger dans l’auto-flagellation, sans pour autant se réfugier dans le pathos…

La démarche est celle d’une mémoire qui ne souffre pas d’une démarche hypocrite, mais tend plutôt à une tentative de compréhension du Pourquoi et du Comment. Et des traces que les réponses ont laissées sur les corps meurtris par ce cauchemar bien réel.

Il y a malheureusement de la beauté dans l’horreur, et accepter ce postulat n’est pas être cynique, seulement lucide sur le temps qui passe mais n’efface pas tout, loin de là. Pour connaître Alexandre et Emilie, je sais aussi qu’il n’y a aucun voyeurisme dans leur démarche, mais une immersion dans un pays, un village, une famille et enfin, autour d’une personne. Comme pour la Shoah, la plupart des survivants ne peuvent pas parler, ne veulent pas remuer le couteau dans la plaie... Avec l’horreur supplémentaire d’un « portrait de Dorian Gray » où ce qui se révèle c’est le bourreau, comme un autre soi-même, un fils, un frère. Le témoignage de « Scars of Cambodia » est rare.

Accepter, comprendre un passé global à travers un individu, permet la passation de la mémoire, l’acceptation de l’horreur d’une réalité et par là même son analyse et celle d’un présent marqué par cette mémoire.

Sans mémoire, aucun futur n’a lieu d’être. Et aucun présent ne peut se construire.

« Scars of Cambodia » montre ce rapport entre le temps et l’individu, entre la douleur d’une personne et l’horreur collective qui a mis à terre un pays, une civilisation. Il montre aussi la beauté d’avoir survécu, de survivre encore, bien que les cicatrices soient présentes à jamais, qu’on ne puisse les effacer, seulement vivre avec.

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